Le Trouvère, l’opéra colossal de Verdi monté avec un budget de 50000 euros, qui dit mieux ? Cela paraît même insensé quand on connaît les coups de production d’un opéra, plus proche de 2 millions d’euro, en temps ordinaire et dans des époques de restrictions budgétaires. La Culture pour tous n’est pas un mot, pas un vilain mot dans la bouche de Julien Ostini. Depuis quatre saisons il relève ce défi d’attirer à l’opéra un public rural, sans que ce soit péjoratif. Il fait, lui, plutôt ce qu’on attendrait de nos élus et gouvernants.
Alors un ouvrage en quatre actes avec un chœur énorme, un orchestre et des décors, on a beau faire et défaire des opérations de calculs, il faut une bonne dose de folie pour réduire à ce chiffre. Pourtant le metteur en scène Julien Ostini relève le défi depuis trois saisons en son château de Linières en Mayenne. Il convainc et prouve que « l’impossible recule devant celui qui avance », pour reprendre la maxime d’Ella Maillard, la photographe et écrivain suisse avec cette production qui est réalisée dans un bien acheté tout exprès pour démocratiser son art de prédilection.

Après Carmen de Bizet et Aida de Verdi, les 18 et 20 juillet, les jardins du jardin résonneront du chœur des forgerons ou du célèbre “Di quella pira” que chante Manrico, le fils abandonné dans un camp de gitans.
Julien Ostini montre que par la volonté, la conviction et la persévérance apporter la culture et l’art lyrique dans des endroits singuliers n’est pas qu’un discours de candidats à des élections : « On se rend compte que ce que disent nos élus avec la culture pour tous ce n’est pas la réalité. Nous avons toutefois une aide de la commune et de la communauté de communes. À un autre échelon, on nous dit qu’il faut que la manifestation soit pérenne. Pourtant, c’est bien dans ces endroits isolés qu’il faut agir. Dans les zones rurales, comme la Mayenne, nous sommes à une heure et demi de voiture d’un opéra sans oublier tous les frais que ça induit. C’est un budget familial important. Et puis quand on ne connaît pas la musique classique, ce n’est pas si facile d’entrer dans un lieu comme un opéra. »

Julien Ostini, metteur en scène, s'est installé au château de linières en Mayenne.

Julien Ostini, metteur en scène, s’est installé au château de linières en Mayenne.

Julien Ostini s’est dit aussi que le public rural et même s’il n’est pas averti du monde operatique avait le droit de rêver, comme s’il était spectateur dans une salle huppée : « Je voulais qu’il puisse voir un décor comme dans un théâtre. » Le prix à payer est que les nombreux bénévoles doivent mettre la main à la pâte.
Le metteur en scène explique que les frais incompréhensibles sont les tissus et la nourriture essentiellement pour distribuer quelque 6000 repas aux bénévoles qu’ils soient à la technique, à l’organisation, sur le plateau ou dans la fosse d’orchestre. Car tout le monde vient pour soutenir la cause chanteurs, musiciens, figurants, réalisateurs, décorateurs’ explique Julien Ostini : « De septembre à juin on se retrouve une fois par mois pour construire les décors et préparer les 300 costumes de la production. A partir de juin, tous les week-end. On aimerait bien disposer de tissus de qualité mais pour l’instant ce n’est pas possible financièrement. »
L’orchestre aussi se construit au fil de l’année. Le temps de répétition est réduit pour limiter les coûts et tous les participants extérieurs logent chez l’habitant. Toute une région de France se réunit autour de la musique savante. Un beau résultat comme le montre les enquêtes successives après chaque représentation : « Des 1600 spectateurs de Carmen deux cents seulement avaient déjà un opéra et sur les 2300 personnes qui ont suivi Aida mille deux cents renouvelaient leur plaisir. 97 % de notre public n’est pas habitué à l’opéra, une grande partie n’en avait même jamais entendu. »
Quand la politique des prix bas s’entend le plus souvent dans des discours convenus, Julien Ostini l’applique en affichant des tarifs entre dix à quinze euros et gratuit jusqu’à 21 ans : « Je rappelle que l’opéra est un art populaire et qu’on peut venir pique-niquer en famille avant la représentation. »
Julien Ostini vient de la musique et de la pratique du violon qu’il a pratiqué jeune avant de découvrir le chant lyrique à 18 ans : « Je voulais devenir le futur Domingo ou Del Monaco. A l’opéra de Genève, j’ai assisté à une représentation et puis j’ai fait de la figuration, puis de la régie et assistant à la mise en scène. J’ai été fasciné plus par la mise en scène que le chant. »
Il collaborera ainsi avec Olivier Py ou Jérôme Savary avant que son nom monte en haut de l’affiche avec une tétralogie de Wagner réduite pour jeune public avant d’entrer à la maison de Saint-Etienne : « Ça démarre un peu, c’est une question de réseau, un travail de tous les jours. Comme j’ai grandi à la campagne, je suis conscient que pour l’accès à la culture il y a une vraie exclusion de la population. »
Pour lui aussi le combat est permanent pour travailler et assouvir sa volonté d’offrir dans les endroits reculés des spectacles dignes d’une belle salle réputée.

Bruno ALBERRO

 

Il Trovatore de Verdi en bref :

  • Les 18 et 20 juillet Il Trovatore de Verdi au château de Linières à Ballée (Val-du-Maine) mis en scène par Julien Ostini et dirigé par Frédéric Rouillon, avec la soprano Chrystelle Di Marco, Leonora ; Marie Gautroy, alto, Azucena ; le ténor Marc Laho, Manrico et Kristian Paul, baryton, Il Conte di Luna.

Renseignement à Julien Ostini