Noir c’est noir, chantait Johnny Hallyday ; certes il faut chercher la rime avec Guillaume Tell de Rossini, mis en scène par Jean-Louis Grinda, pour relier ce début de chanson du rockeur avec le premier opéra donné pour fêter les 150 ans des Chorégies d’Orange. Pourtant, la couleur noire sourd des tableaux de cette ode à la liberté, par trop ombrée des vidéos en guise de décors d’Éric Chevalier.  Noire comme la nuit du 1er acte ; sombre comme la forêt au 2e acte  qui cache les amours contrariées de Mathilde l’occupante et d’Arnold le Suisse avec son envie de libérer la patrie ; couleur des ténèbres du 3e acte dans la forteresse où sévit Gessler, le tyran fonctionnaire sans âme, avilissant les Helvètes ; noir opaque encore le  4e acte de l’orage.

Alors d’où vient la lumière pour ne pas empiler noir sur noir et trouver l’espoir ? Des chorégraphies d’Eugénie Andrin qui apportent un peu de légèreté dans ce drame perpétuel, qu’on arrive à se demander comment en sortir. Cette danseuse au viol suggéré dans un pas de huit c’est mieux qu’un corps éventré par un butor de soldat in vivo ; les paysans suisses travaillant leur terre en rythme, placides, malgré les bruits des représailles, donnent le ton quand Guillaume Tell les appellent à sortir de leur torpeur et se rebeller. On tend l’oreille pour écouter le cri de liberté. Il sort étouffé sous cette nuit sans fin. S’il faut des ténèbres pour faire la lumière, alors faut-il percevoir une lueur qui nous renvoie à notre propre image, de l’indécis au décis, du lâche au courageux. Pour bouger les masses, les gens heureux tournent par la droite pour afficher leur contentement, les persécutés par la gauche, a sinistra, ; son sens est dans ce mot italien. La dualité sort du nadir au 3e acte dans le face à face entre Gessler incarné par la basse Nicolas Courjal et le Guillaume Tell de Nicola Alaimo. Le noir et le blanc où tous deux jouent sans qu’on ait besoin d’ouvrir les yeux, les timbres de chacun installent la scène entre le fourbe et le sadique et le père héros affaibli au moment de décocher le trait d’arbalète victorieux. En trait d’union des deux antagonistes, la jeune soprano Jodie Devos, endossant le carcan de Jemmy, le fils du héros suisse, fait montre d’engagement et de sincérité.

Dans le jeu et la voix, la basse Nicolas Cavallier impose la stature de Walter Fürst, représentant du canton d’Uri au cours du serment  de Grütli. Philippe Kahn donnait corps et esprit au sage Melchtal alors que Cyrille Dubois dans le rôle du pêcheur se balançait entre la crainte de l’ennemi et le désir de plaire. Annick Massis, Nora Gubisch et Celso Albelo incarnent Mathilde, Hedwidge et Arnold. Une approche rossinienne et technique dépassionnée pour passer de l’amour au doute, de la foi en la patrie à la trahison.

Le maestro Gianluca Capuano était invité à tenir la baguette devant les chœurs réunis de Toulouse et de Monte-Carlo et se tenait droit et sans faille face à l’Orchestre philharmonique de Monte-Carlo. Sa gestique accompagnait le balayage des yeux sur la partition pour une lecture métronomique de l’ouvrage en quatre actes. Il s’en est détaché pour livrer une ouverture quasi symphonique en quatre mouvements, où il a su tirer parti de la phalange monégasque.

Bruno ALBERRO

Photos crédit Bruno ABADIE

Le programme 2019

Les Chorégies d’Orange fête leurs 150 ans du 2 juillet au 6 août, cette année avec douze dates pour treize spectacles. Deux opéras sont à l’affiche : Guillaume Tell de Rossini et Don Giovanni de Mozart. La VIIIe symphonie de Mahler sera à la dimension de l’événement avec l’Orchestre national de France et le Philharmonique de Radio-France réunis pour la première fois de leur histoire. Outre les concerts et la danse avec Roméo et Juliette du ballet de Monte-Carlo, la venue de la soprano Anne Netrebko, la présence de Placido Domingo, et le singulier prince de la musique électro au sein du festival lyrique étoffent l’affiche.

  • Le 16 juillet, concert Révélations classiques Adami ;
  • Le 17 juillet, Ballet Roméo et Juliette ;
  • Le 20 juillet, gala Netrebko et Eyvazov Annulé ;
  • Le 29 juillet, la VIIIe Symphonie de Mahler ;
  • Les 2 et 6 août, Don Giovanni de Mozart ;
  • Le 4 août, Ciné-concert avec Jean-François Zygel.

Renseignement aux Chorégies d’Orange

Réalisation et distribution

Déjà vu aux Chorégies d’Orange

A lire 

Tours : Rencontre avec Marie-Domitille Murez, harpiste

La harpe est l’instrument de Marie-Domitille Murez. Comment en douter ? Elle qui a suivi un cursus complet de son instrument dans sa version moderne, avant de se tourner vers l’apprentissage diplômant de la harpe ancienne qu’elle pratique en soliste ou en musique de...

Chorégies d’Orange : Pendant 20 ans, Jeannine Reiss a collaboré avec le festival lyrique

Vingt ans ! De 1989 à 2009, Janine Reiss a collaboré avec les Chorégies de d'Orange où elle assurait les études musicales du festival lyrique. Elle est décédée ce lundi 1er juin. Raymond Duffaut, l'ancien directeur l'avait sollicitée en 1989 et cette collaboration...

Le concert virtuel du festival Komm, Bach ! annoncé

Le festival Komm, Bach! et la paroisse Saint-André de l’Europe affiche un concert sur la Toile ces samedi 6 juin à 20h30 et dimanche 7 juin à 16 heures. Ce sera un nouveau rendez-vous  virtuel de l’organisation parisienne présidée par Bertrand Ferrier. Ce nouveau...

Saint-Ouen : Rencontre avec Gaëlle Mallada, mezzo-soprano

Agrégée en musicologie, Gaëlle Mallada découvre le chant lyrique à 25 ans et entame une reconversion. Exit le professorat, exit son doctorat, bonjour la scène. La mezzo-soprano se consacre à une carrière lyrique. Oser et respecter ! Ces deux mots résument Gaëlle...

Mulhouse : Rencontre avec Pierre Thilloy, compositeur

De sa composition, La Femme Samouraï devait être donnée en création à l’Opéra du Grand Avignon le 20 mars dernier. Tout a été annulé ou reporté, comme partout ailleurs. Au cours de ces deux mois de confinement, il a commencé l'écriture de Fragments cartographiques. Un...

Rencontre avec Amanda Favier, violoniste

A quelque chose malheur est bon, dit le proverbe. Ce n’est pas une raison pour que tout malheur soit souhaitable. Ainsi devise la violoniste Amanda Favier dont le prochain CD est annoncé le 29 mai, alors que la version dématérialisée de son hommage à Stravinski et...